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Homo Africanus philosophus et philosophicus !

By 17 avril 2017Article

Dans son Essai sur la problématique philosophique dans l’Afrique actuelle (CLE, 1971), Marcien Towa de regrettée mémoire, nous parle de l’Homme et de l’Homme africain. Un des premiers protagonistes dans le débat pro-anti Placide Tempels sur la définition et le contenu de la philosophie africaine, Towa est aussi celui qui, affectueusement désigné par « Le Maître », se veut avec d’autres, comme Fabien Eboussi ou Paulin Hountondji, l’ardent défenseur d’une « philosophie sérieuse », celle de la réflexion et de la pensée critique, celle qui « n’apparaît qu’au sommet d’un processus évolutif marqué de coupures qualitatives » (Towa, 1971, 10), et dont les conditions de possibilité restent la pensée et la liberté.

Et si penser serait la spécificité humaine dans le vivant ? Prendre conscience de soi comme exception humaine devient ainsi comme le topos qui peut encadrer le telos de la vie véritable, celle de la raison.

« Il convient bien que l’homme, tout homme, enfant, adulte cultivé ou non cultivé, est en soi et par essence raisonnable et libre : c’est par là qu’il se distingue de l’animal. L’homme a bien aussi des sentiments comme l’animal, mais des sentiments tels que le sentiment religieux, le sentiment du droit ou le sentiment moral sont réservés à l’homme seul parce qu’ils tirent leur origine de la pensée. Toutefois c’est seulement la possibilité d’être libre et raisonnable qui existe en chacun. Tout homme est raison et liberté mais en soi seulement. C’est uniquement quand l’homme sait ce qu’il est, quand il parvient à la conscience de ce qu’il est en soi, c’est seulement alors qu’il est vraiment ». Marcien Towa, (1971, 17).

De l’actualisation des possibles, résulte l’engagement véritable pour la pensée et pour un penser en vue de notre meilleure insertion au monde. Ce n’est que de cette manière que l’histoire prend tout son sens et la philosophie une expression du mérite chez l’homme du qualificatif d’existant (pour soi) et pas simplement d’être/étant (en soi).

« Il s’agit pour l’homme de devenir pour soi ce qu’il est en soi. D’une part, il est pensée, liberté, mais en soi, d’autre part, il doit penser et vouloir cet être en soi, en faire l’objet de sa pensée et de son vouloir, afin de lui conférer l’existence et l’être-là dans un monde rationnel et libre objectivement posé. C’est sur cette distinction que reposent toute la différenciation de l’histoire universelle et la délimitation du domaine de la philosophie ». Marcien Towa, (1971, 17).

Quelle philosophie donc pour quel homme africain ? L’avis de Towa est clair : la philosophie qui se veut africaine doit prendre pour paradigme la philosophie européenne. Et ce qui devrait la caractériser, c’est l’esprit critique, la prise de recul face à la culture et à notre passé, souvent considérés comme des absolus.

« La philosophie ne commence qu’avec la décision de soumettre l’héritage philosophique et culturel à une critique sans complaisance. Pour le philosophe aucune donnée, aucune idée si vénérable soit-elle, n’est recevable avant d’être passée au crible de la pensée critique. En fait la philosophie est essentiellement sacrilège en ceci qu’elle se veut l’instance normative suprême ayant seule droit de fixer ce qui doit ou non être tenu pour sacré, et de ce fait abolit le sacré pour autant qu’il veut s’imposer à l’homme du dehors. C’est pourquoi tous les grands philosophes commencent par invalider ce qui était considéré jusqu’à eux comme absolu. On prétendra peut-être que cela ne vaut que pour la philosophie européenne et non pour la philosophie négro-africaine. Mais si on pousse à ce point le culte de la différence, on ne voit plus la raison de faire passer nos modes de pensées pour de la philosophie ». Marcien Towa, (1971, 30).

L’appel, l’éveil à la philosophie dont parle Towa, est donc un message à l’homme africain, appelé à se libérer véritablement, à se prendre véritablement en charge, d’affirmer son être sans détours, à rompre avec le retour au passé, pour aller vers un recours véritable à ce même passé.

« Notre tâche se précise donc ainsi: nous avons à nous affirmer dans le monde actuel ; nous, séculairement assis dans la nuit de l’inanité, nous avons à nous redresser de toute notre stature d’hommes ; nous, depuis si longtemps affairés au service de l’autre, nous avons à nous affairer à notre propre service ; nous dont l’autre a si longuement disposé, nous devons rentrer dans la disposition de nous-mêmes. Et naturellement la décision de nous assumer, de nous affirmer, d’être fiers (nous jusqu’ici si humiliés et si humbles) est en même temps décision d’assumer notre passé, de le valoriser et d’en être fiers. Seulement, une telle décision, pour autant qu’elle veut introduire une révolution radicale dans notre condition actuelle, exige pour aboutir une rupture elle aussi radicale avec notre passé, puisque cette condition provient rigoureusement et incontestablement de ce passé. La volonté d’être soi conduit immédiatement à la fière reprise en charge du passé, parce que l’essence du soi n’est que le résultat du passé du soi; mais le passé lucidement et froidement interrogé et scruté atteste que l’assujettissement présent trouve son explication) dans la provenance de l’essence du soi, c’est-à-dire, dans le passé du soi, et nulle part ailleurs. Révolutionner la condition présente du soi signifie donc en même temps révolutionner l’essence en soi, ce que le soi a en propre, ce qu’il a d’original et d’unique, entrer dans un rapport négatif avec le soi ». Marcien Towa, (1971, 41).

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