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Les invariables humains

By 21 avril 2017Article

La présente réflexion, est le contenu d’une conférence organisée par « Philosophie africaine. Débats & questions », au Goethe-Institut d’Abidjan, le 20 juin 2016, ceci dans le cadre de la mise en ligne du site web www.philoafricaine.com, et du lancement officiel de l’appel à contributions « l’être africain », servant de fil conducteur pour le premier numéro de la Revue JOGOO. Le Pr. Jean Gobert Tanoh nous y présente les quatre invariables humains nécessaires à l’exercice philosophique : Le désir de savoir ; la compréhensibilité ou l’intelligibilité du monde ; la raison ; le temps et l’espace, qui portent les phénomènes dans l’intelligibilité.

En prenant la parole, nous voudrions, avant toute chose, préciser ceci, dont la nécessité nous semble déterminante, tant est qu’un malentendu, si on n’y prend garde, peut facilement apparaître.

La réflexion qui va suivre ne saurait s’inscrire dans le strict champ de la philosophie africaine, pour autant que n’étant pas nous-même inscrit dans ce champ, du point de vue de notre formation doctorale et de nos recherches actuelles, et ignorant par conséquent les questions antérieures, les enjeux immédiats et lointains qui l’aiguillonnent, nous ne saurions proposer un texte de teneur essentielle, capable de le renouveler dans ses replis intuitifs. Notre prise de parole ne doit donc pas être perçue comme un dialogue à l’intérieur de la philosophie africaine, mais un dialogue à l’intérieur de nos propres recherches, sans présomption et prétention offusquantes. Cela est d’autant plus vrai que nous ne serions venu ici si Yannick Essengue, par un concours de circonstances, n’avait pas rencontré l’un de nos textes, intitulé : L’être africain, paru pour la première fois, en 2006, au Portique (Revue en ligne de l’Université de Metz, en France) et pour la seconde fois, en réédition, en 2007, dans la prestigieuse Revue Géopolitique Africaine à Paris.

En filigrane, il faut donc lire notre présence ici comme une convocation à expliciter des points essentiels de nos intuitions de recherche, d’où le sujet retenu : Les invariables humains.

Si nous ne posons pas la philosophie comme une vision du monde parmi tant d’autres, de ce qu’on peut appeler les visions culturelles, mais si nous la recevons comme science, science extrêmement rigoureuse, nous ne pouvons pas ne pas nous rendre compte que, comme toute science, la philosophie admet des invariables, sans lesquels elle ne peut correspondre à la dynamique de son intime vérité, expression de son efficience historique et universelle. Sur ce terme d’universel, il nous faut préciser ceci : L’universel n’est pas d’abord ce qui est valable partout et en tout temps, mais est ce qui vaut profondément et rigoureusement en soi ; et c’est parce qu’il vaut bien en soi, qu’il peut valoir partout et en tout temps.

Aristote écrit, à la première ligne de son livre Métaphysique, au livre A, point sur « Genèse de la sagesse » [980a 21], que « tous les humains ont par nature le désir de savoir. » Posons alors la question suivante : cette idée est-elle aristotélicienne, grecque ou humaine ? Trouverons-nous des hommes et des cultures qui la contesteront ? Sans doute non, sauf si on se refuse de se ranger sous l’espèce dite humaine. Alors, il nous faut recevoir cette idée, merveilleusement mise en évidence par Aristote, comme le premier invariable humain. Ce n’est donc par hasard si elle est au premier livre, à la première page et à la première ligne. C’est à la fois tout un symbole et une exigence profonde du point déterminant dans l’objectivation radicale du savoir en général, et en particulier du savoir philosophique. Et convaincus que ce premier invariable humain ne peut souffrir d’aucune contestation et d’aucune réfutation, au sens où les épistémologues entendent ce concept, c’est-à-dire la capacité rationnelle de démontrer le contraire de ce qui est avancé, posons-nous la question-ci : Comment l’homme, qui par nature aspire au savoir, en vient-il à structurer ce désir pour lui donner un contenu efficient et historique ? S’il est alors évident que le désir du savoir est consubstantiel à l’être de l’homme, il est en revanche moins sûr de savoir le penser pour qu’il soit conforme à sa propre exigence. Le penser suppose au moins ceci : que la conscience que nous partageons arrive à se saisir comme conscience désirant absolument, profondément et rigoureusement le savoir. Cette triple manière qui caractérise la conscience désirant le savoir signifie à priori qu’elle sache se quitter pour observer attentivement le monde dans lequel il se trouve, et au sujet duquel il a un désir diffus et confus de savoir. Que constatera-t-elle ? La conscience constatera que le monde est compréhensible, parce qu’intelligible. Ce caractère compréhensible et intelligible du monde est son mystère, si bien qu’Einstein n’a pas manqué de dire, presqu’en s’exclamant devant cette merveille intellectuelle du monde, que ce qui est incompréhensible est que le monde est compréhensible. Le hasard et l’irrationnel seraient tout à fait impertinents, et peuvent prétendre à une certaine vérité tant que la puissance du savoir n’a pas encore investi les points auxquels ils se rapportent. Alors la compréhensibilité ou l’intelligibilité du monde devient le deuxième invariable humain. À partir de cet instant, comment ne pas voir dans l’intelligibilité du monde la correspondance de quelque chose de tout aussi intelligible et invariable dans l’être de l’homme ? Dans l’articulation de ces deux intelligibilités apparaît tout le génie de l’être humain qui se déploie dans la chose philosophique, pour laquelle la Grèce, comme terreau de son émergence, peut être considérée comme le point lumineux de sa manifestation universelle, selon le mot de Hegel. Expliciter cette articulation intelligible et invariable, en structurant le désir naturel de l’homme au savoir, tel est sans doute ce qu’est et signifie la philosophie. Ainsi, bien qu’ayant une histoire dans sa constitution, la philosophie ne saurait être frappée d’un particularisme culturel dans son essence, excessivement encombrant, et étouffant la vie qu’elle porte. Aurait-il des peuples qui feraient du désordre un ordre, de l’ignorance une connaissance, du mal un bien ? Sans doute non ! Alors, s’il est absolument indiscutable que l’ordre, la connaissance et le bien constituent des aspirations essentielles de toute humanité, comment ne pas se rendre compte de la nécessité d’un invariable, qui bien pensé, peut les penser rigoureusement dans son bonheur social et politique partagé. Cet invariable, qui est le troisième invariable humain est la raison.

Penser la raison pour qu’elle pense, voilà l’aiguillon philosophique que nous trouvons éloquemment encastré dans l’histoire humaine avec déjà Platon et Aristote ; et pour lequel celui-ci, c’est-à-dire Aristote, nous a donné un organon de rigueur, qu’est la logique. La logique n’est pas une science, elle est un organon de science, c’est-à-dire un système de principes qui balise le chemin de la connaissance et du savoir, pour autant que le vrai et le faux n’appartiennent pas aux objets, selon Aristote (ce qui sera repris plus tard par Kant), mais à la pensée qui les pense, c’est-à-dire au jugement. De ce point de vue, pour que la raison atteigne le vrai au sujet de l’objet, il faut bien qu’elle se saisisse en elle-même, en ses propres principes ; car, c’est seulement par l’objectivation rigoureuse de ses principes qu’elle pourra dissocier la vérité en elle-même de son apparence. La subtilité de l’erreur, peut, en effet, se glisser dans la forme du raisonnement en confondant vérité formelle et matérielle. Or, la vérité n’est atteinte que dans la coïncidence de la vérité formelle et de la vérité matérielle. Comment ne pas se méprendre en prenant la vérité formelle pour la vérité, voilà ce à quoi nous invite la logique, à travers par exemple le syllogisme. Deux exemples de syllogisme : Le premier bien connu.

Tous les hommes sont mortels

Socrate est un homme

Donc Socrate est mortel.

Ici, la vérité est totale parce que vérité formelle et vérité matérielle coïncident. En revanche, c’est tout autre chose dans ce second syllogisme :

Tous les chats sont mortels.

Socrate est mortel

Donc Socrate est un chat.

On le voit bien, Socrate ne peut être chat. Bien que ce syllogisme soit pertinent dans sa forme, il n’en demeure pas problématique dans sa conclusion.

Eviter que le raisonnement philosophique aboutisse à des conclusions problématiques, c’est permettre aux principes de la raison, bien pensés, de rendre compte de la dynamique du temps et de l’espace, en tant que lieu de manifestation des phénomènes.

Ainsi, temps et espace, parce que portant les phénomènes dans l’intelligibilité, constituent le quatrième et le dernier invariable humain. Quand la raison pense l’intelligibilité à travers les lois des phénomènes, elle produit des CONCEPTS. Kant écrit, dans la Critique de la raison pure, que « penser, c’est la connaissance en concept.». Comprendre, ce qu’est la philosophie, c’est articuler ces quatre invariables humains.

Dès lors, le malentendu entre la philosophie et la philosophie africaine viendrait de ce qu’elle s’est invitée sur un terrain, initialement dévolu aux mouvements littéraires comme la Négritude, celui de l’affirmation de l’identité culturelle. La philosophie, comme science du savoir essentiel, ne saurait être un moyen de lutte émancipatrice. L’habiter pleinement dans le concept est en soi accueil et donation de notre humanité fondamentale. Si l’être africain aspire substantiellement au savoir, parce que portant la raison, et habitant l’espace et le temps, expression de l’intelligibilité de notre monde, il n’y a donc aucune raison pour que son humanité ne soit pas celle de l’homme. L’humanité substantielle de l’homme qui habite l’Afrique est celle de l’humanité. Telle est l’idée essentielle qui doit éclairer la motivation majeure de cette rencontre, celle qui cherche à savoir si l’humain africain est différent de l’humain.

Pr. Jean Gobert TANOH

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